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Les Dicts du Voyageur sédentaireGilles Vigneault

Par un midi splendide, dans une ville morte de chaleur, le soleil, par malice ou par désoeuvrement, s’empara de la grille du château pour l’imprimer en noir vif sur le poil blanc d’un petit cheval qui se croyait sans doute à l’ombre et somnolait doucement dans l’’air tiède.

Quelqu’un passa.

Le petit cheval se retourna.

“Oh ! Mais par exemple ! Et moi qui ne m’en suis jamais douté ! Là, pour une bonne, c’en est une bonne !”

Et de rire mais de rire, en plein midi le petit cheval blanc.

“Mais alors ! J’ai toujours été zèbre, j’ai été zèbre cinq ans, et cela sans m’en apercevoir. Mais oui, le zèbre qui se prenait pour un cheval, c’était moi !”

Le petit cheval riait tout seul, de plus en plus seul d’ailleurs, dans la rue terriblement ensoleillée.

Un vieux cheval passa par-là, traînant ses années et ses jours dans une charrette sans maître.

– Salut, petit zèbre, dit-il, sûr de sa blague.

– Salut, vieille carcasse ! Alors, t’as vu ça ? Hé ! Oui, ce sont des choses qui arrivent…

Il expliqua comment il venait tout juste de découvrir…

– Voyons, petit ! Tu n’as pas cru… Non mais t’es fou ! tes barres ? Mais c’est la grille ! Oui, la grille … le soleil !

– Ah ! C’est vrai – j’avais cru … bafouilla le pauvre petit zèbre sans même se retourner.

Mais sans crier gare, il décocha au vieux raisonneur une prodigieuse ruade, en gueulant à tue-tête :

– Vous auriez pu vous mêler de vos affaires, vous. Le soleil était là pour s’occuper de ça. C’est que vous êtes bête, avec votre expérience et vos souvenirs malades. Quand je pense que je n’en avais plus que pour deux heures à être zèbre et que vous me les avez gâchées ! Que le diable vous emporte !

La vieille rosse était déjà partie, un chagrin de plus dans sa charrette, sans rien comprendre.

Seul, au beau milieu de la rue, un petit cheval blanc commençait à douter du soleil.

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